Tout psychologue connaît ce moment. Le patient vient régulièrement, depuis des mois, il parle, il est engagé, il vous fait confiance, et pourtant rien ne bouge. Les mêmes situations reviennent, les mêmes phrases, parfois les mêmes larmes au même endroit du récit. On sort de la séance avec une fatigue particulière, celle de l'impuissance.
Le mot impasse dit seulement que l'on ne peut plus passer, il ne dit pas qui bloque le passage. La tentation est pourtant de lui donner un nom, celui de résistance, de bénéfices secondaires ou de personnalité. Ces mots ont l'avantage de nous rassurer, et l'inconvénient de placer le blocage tout entier du côté du patient. En près de dix ans de cabinet et de supervision, j'ai appris à me méfier de ce réflexe. Le plus souvent, quand un patient n'avance pas, c'est quelque chose dans le dispositif qui s'est figé. Et ce quelque chose, nous en sommes la moitié.
L'objectif est-il encore partagé ?
Au début d'un suivi, on s'entend sur une direction. Puis la vie du patient change, la relation évolue, et cette direction se dilue sans que personne le remarque, si bien que l'on continue de se voir, au fond, parce que l'on se voit. Le patient ne sait plus très bien ce qu'il vient chercher, et nous ne savons plus très bien ce que nous cherchons à produire.
Plutôt que « pourquoi résiste-t-il ? », la question à se poser serait peut-être « si je lui demandais aujourd'hui ce qu'il attend de nos séances, que répondrait-il ? ». Et surtout, serais-je capable de répondre moi-même à la même question ? Quand les deux réponses divergent, ou qu'aucune n'est nette, l'impasse n'a plus rien d'un mystère. Elle est la conséquence logique d'un contrat qui n'existe plus.
Que protège le symptôme ?
Un symptôme qui persiste malgré un travail sincère fait presque toujours quelque chose d'utile pour la personne, même à un prix élevé. L'anxiété qui empêche de se lancer évite aussi d'échouer. La colère qui gâche les relations tient aussi les autres à distance d'une zone trop fragile. Le découragement qui bloque toute initiative épargne aussi la confrontation à un deuil resté en suspens.
Tant que cette fonction n'est pas reconnue, et reconnue avec le patient plutôt que dans nos notes, lui demander d'abandonner le symptôme revient à lui demander de sauter sans filet. Il ne sautera pas, et il aura raison. Le travail consiste alors à construire le filet avant de parler du saut. C'est souvent à cet endroit que les approches centrées sur le traumatisme, l'EMDR ou l'Intégration du Cycle de Vie, trouvent leur place, non pour aller plus vite, mais pour traiter ce que le symptôme était chargé de contenir.
Le rythme est-il le sien, ou le mien ?
C'est la question la plus inconfortable, et sans doute celle que l'on se pose le moins. Nous avons des attentes de progression, façonnées par notre formation, par les résultats obtenus avec d'autres patients, et par notre propre besoin de nous sentir efficaces. Quand un patient ne suit pas ce rythme, une part de notre découragement lui revient sous une forme ou une autre, une pointe d'impatience, une interprétation un peu trop précoce, une séance où l'on pousse.
Le patient le sent, et il fait ce que font la plupart des gens qui se sentent pressés par quelqu'un dont ils dépendent. Il se fige davantage, et l'impasse se renforce d'elle-même. La sortie ne passe pas par plus d'effort, mais par un pas de côté, et ce pas de côté est difficile à faire seul, parce que nous sommes précisément la partie du système qui ne se voit pas.
Ce qui relance vraiment
Il y a d'abord le fait de nommer l'impasse en séance, sans en faire un reproche ni un aveu d'échec, en la présentant plutôt comme une observation que l'on partage. Une phrase comme « j'ai l'impression que nous tournons autour de la même chose depuis quelques semaines, vous le sentez aussi ? » suffit souvent à changer le niveau de la conversation. On ne parle plus du contenu, on parle du processus, et c'est là que quelque chose, bien des fois, se remet en mouvement.
Il y a ensuite le contrat, que l'on remet sur la table. Redemander ce que la personne attend maintenant, et accepter que la réponse ait changé, conduit parfois à réorienter le travail, parfois à conclure. Une fin bien posée vaut sans doute mieux qu'une continuation qui s'use.
Et puis, quand on a fait tout cela et que l'on se retrouve devant le même mur, il reste à aller en parler. La supervision ne sert pas qu'aux cas difficiles au sens spectaculaire du terme, elle sert aussi, et peut-être surtout, à ces suivis ordinaires qui s'enlisent. Un regard extérieur y voit en dix minutes ce que nous ne pouvons pas voir depuis notre fauteuil, la place que nous occupons dans le blocage.
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