Quelques jours après une agression ou un accident, une portière qui claque, un pas pressé derrière soi ou un coup de frein dans la rue, et le cœur s'emballe avant même qu'on ait compris pourquoi. Ce sursaut, beaucoup de personnes qui ont traversé un événement violent le connaissent, et il inquiète, comme s'il annonçait qu'on ne s'en remettrait pas. Il dit pourtant d'abord autre chose, que l'organisme a enregistré un danger et qu'il reste aux aguets.
J'ai consacré cet automne un article aux lycéens témoins de violences. Je voudrais parler ici des adultes, blessés, menacés ou témoins, qui doivent souvent reprendre le travail ou s'occuper des leurs tout de suite, comme si de rien n'était. Je ne saurais dire, au lendemain d'un choc, qui s'en remettra seul et qui aura besoin d'aide, et personne ne le peut vraiment. On sait en revanche assez bien ce qui est attendu les premières semaines, et à partir de quand une aide devient utile.
Ce que le corps fait de la peur
Dans les jours qui suivent, rares sont ceux qui n'éprouvent rien. Les nuits deviennent courtes ou hachées de cauchemars, et des images de la scène s'imposent à l'improviste, au volant, sous la douche, au moment de s'endormir. On sursaute au moindre bruit, on s'assoit dos au mur au restaurant, on fait un détour pour éviter la rue où cela s'est passé. La moindre contrariété agace, la concentration se dérobe, et l'on se sent épuisé sans avoir rien fait. Certains se sentent anesthésiés, coupés de leurs émotions, ou ont l'étrange impression que tout cela est arrivé à quelqu'un d'autre.
L'alarme qui vous a peut-être protégé ce jour-là, en vous faisant fuir, vous figer ou vous tenir prêt, est aussi celle qui a du mal à s'éteindre ensuite.
Beaucoup se reprochent de ne pas avoir crié, fui ou riposté, et se repassent la scène pour trouver ce qu'ils auraient dû faire. Cette sidération, le corps qui se fige face au danger, est une réaction de survie que personne ne choisit. Il est souvent apaisant de pouvoir se dire qu'à cet instant, le corps a fait ce qu'il pouvait pour vous protéger.
Ce que l'on sait de la suite
Les événements traumatiques sont plus fréquents qu'on ne le croit. Une vaste enquête de l'Organisation mondiale de la santé, menée dans vingt-quatre pays, montre que sept adultes sur dix vivent au moins un événement traumatique au cours de leur vie, agression, accident, catastrophe ou mort brutale d'un proche.
Une revue de cinquante-quatre études, publiée en 2018, donne une idée de la suite. En moyenne, tous événements confondus, environ deux personnes sur trois traversent l'épreuve sans que leur équilibre en soit durablement atteint. Environ une sur cinq va mal pendant un temps, puis se rétablit peu à peu ; une sur dix garde des difficultés qui s'installent, et un peu moins d'une sur dix ne commence à aller mal que plus tard, parfois des mois après. Autant dire que ce qui doit alerter tient moins à la force des réactions des premiers jours qu'à leur durée.
Le soutien que l'on trouve, ou que l'on ne trouve pas, dans les semaines qui suivent pèse beaucoup sur la manière dont on s'en remet, et c'est plutôt une bonne nouvelle, puisque c'est là que les proches peuvent quelque chose.
Les premières semaines
Le plus utile, d'abord, tient à des choses ordinaires. Des repas à heures fixes, des nuits ménagées autant que possible, un peu de marche, quelques gestes du quotidien qui rappellent que la vie continue. Ne pas rester seul, sans forcément parler de ce qui s'est passé, simplement être avec des personnes de confiance.
Parler aide beaucoup de personnes, à condition de l'avoir choisi, et rien n'oblige à raconter l'événement en détail, ni tout de suite, ni à tout le monde. Pour les jours qui suivent, l'Organisation mondiale de la santé recommande d'ailleurs un soutien attentif et concret plutôt qu'une séance où il faudrait tout raconter d'un coup. Pour l'entourage, le plus difficile est peut-être d'être là sans rien demander, et de laisser la personne choisir son moment.
S'informer est légitime, mais mieux vaut tenir les images à distance et se limiter aux nouvelles une ou deux fois par jour. Après l'attentat du marathon de Boston, en 2013, une étude a même trouvé que suivre la couverture de l'attentat six heures par jour ou davantage était plus fortement lié au stress aigu que le fait d'avoir été sur place, sans pouvoir dire lequel entraînait l'autre. Quant à l'alcool, qui semble aider à trouver le sommeil, il le rend en réalité plus léger et plus haché, et si les nuits ne s'améliorent pas, parlez-en à votre médecin.
Quand demander de l'aide
Les médecins ne parlent de trouble de stress post-traumatique qu'au-delà d'un mois, et c'est un bon repère. Si, passé ce délai, cauchemars, images et tension ne faiblissent pas, ou s'aggravent, un avis est utile. De même quand la vie se rétrécit autour de ce qui s'est passé (on ne prend plus le tram, on ne sort plus le soir, on ne parvient pas à retourner au travail), ou quand on s'isole. L'alcool, le cannabis ou des médicaments pris sans avis médical, quand ils deviennent nécessaires pour tenir, sont un autre signal. Et si vous avez eu, sur le moment, l'impression d'être détaché de vous-même, comme si vous regardiez la scène de l'extérieur, parlez-en, c'est un signe à prendre au sérieux.
Il ne faut pas attendre un mois si vous avez été gravement blessé, si l'événement a coûté la vie à un proche, s'il en réveille un autre, plus ancien, ou si des idées de suicide apparaissent. Le 3114, numéro national de prévention du suicide, répond alors jour et nuit, gratuitement. Après une violence sexuelle, rendez-vous au plus vite aux urgences d'un hôpital, idéalement dans les premières heures et au plus tard dans les quarante-huit heures, pour les traitements préventifs qui y sont proposés. Et comme les difficultés commencent parfois plus tard, rien n'empêche de consulter des mois après, si quelque chose se réveille.
Votre médecin traitant est un bon premier interlocuteur, il pourra vous orienter vers un psychologue, un psychiatre ou une consultation spécialisée. Quand un trouble de stress post-traumatique s'installe, l'Organisation mondiale de la santé recommande d'envisager l'EMDR, qui travaille sur le souvenir en s'appuyant sur des mouvements des yeux, ou une thérapie cognitive et comportementale centrée sur le trauma. Je pratique l'EMDR au cabinet, à Nice, et ce qui convient se décide ensemble.
Le 116 006, numéro national d'aide aux victimes, est gratuit, répond tous les jours de 9 h à 20 h et oriente vers l'association d'aide aux victimes la plus proche de chez vous. En cas d'urgence, appelez le 15, qui permet aussi de joindre la cellule d'urgence médico-psychologique du département après une catastrophe ou un attentat.
On sait que le danger est passé bien avant de le sentir. Se remettre, c'est souvent laisser au corps le temps de l'apprendre à son tour.
Cet article ne remplace pas une consultation. Si votre état ou celui d'un proche vous inquiète, parlez-en à votre médecin ou à un psychologue.
Sources des chiffres cités. Kessler R. C. et coll., « Trauma and PTSD in the WHO World Mental Health Surveys », European Journal of Psychotraumatology, 2017. Résumé. Galatzer-Levy I. R., Huang S. H., Bonanno G. A., « Trajectories of resilience and dysfunction following potential trauma. A review and statistical evaluation », Clinical Psychology Review, 2018, 63, p. 41 à 55. Ozer E. J., Best S. R., Lipsey T. L., Weiss D. S., « Predictors of posttraumatic stress disorder and symptoms in adults. A meta-analysis », Psychological Bulletin, 2003. Brewin C. R., Andrews B., Valentine J. D., « Meta-analysis of risk factors for posttraumatic stress disorder in trauma-exposed adults », Journal of Consulting and Clinical Psychology, 2000. Holman E. A., Garfin D. R., Silver R. C., « Media's role in broadcasting acute stress following the Boston Marathon bombings », Proceedings of the National Academy of Sciences, 2014, 111 (1), p. 93 à 98. Texte intégral. Organisation mondiale de la santé, « Guidelines for the management of conditions specifically related to stress », 2013. Pour le 116 006 et les cellules d'urgence médico-psychologique, info.gouv.fr. Pour les traitements après une violence sexuelle, sante.fr.
Pour toute demande d'interview ou d'éclairage sur ce sujet, les rédactions peuvent me joindre depuis la page Expert disponible.
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