Vous faites défiler les actualités sur votre téléphone, et un article énumère les métiers que l'intelligence artificielle aura bientôt remplacés. Le vôtre y figure, ou presque. Vous refermez l'application, et quelque chose reste là, dans la poitrine, qui ne s'en va pas tout à fait.
Le mot anxiété remonte à un verbe latin, angere, qui voulait dire serrer, étrangler, et il décrit assez bien ce que beaucoup de personnes ressentent aujourd'hui face à ces outils qui rédigent, dessinent et répondent à nos questions. Je reçois de plus en plus de patients qui m'en parlent, parfois en passant, parfois comme du cœur de ce qui les amène.
Une inquiétude plus diffuse qu'il n'y paraît
Les enquêtes dessinent un tableau plus flou qu'on ne l'imagine. En mars 2025, 62 % des Français interrogés par l'Ifop pour Talan s'attendaient à ce que l'intelligence artificielle générative transforme en profondeur les métiers. Mais quand on interroge les salariés sur leur propre poste, la crainte forte reste rare. En juin 2026, dans l'enquête People at Work d'ADP Research, 10 % seulement des salariés français disaient craindre fortement d'être remplacés par l'IA. Comme si l'on s'attendait à un grand bouleversement sans parvenir à se le représenter pour soi.
Les gros titres n'aident pas, qui annoncent des suppressions massives d'emplois ou présentent l'intelligence artificielle comme une entité presque magique, capable de tout faire mieux que nous. Et l'inquiétude ne touche plus seulement les métiers répétitifs, elle gagne les rédacteurs, les graphistes, les analystes, et même certains soignants.
Les visages de cette inquiétude
Chez ceux qu'elle touche, elle prend d'abord la forme d'une peur pour son travail, celle de perdre son emploi ou de voir ses compétences devenir inutiles, avec un sentiment d'impuissance face à une technologie qui semble impossible à maîtriser. Chez d'autres, elle rejoint une crainte plus sociale, celle de ne pas être à la hauteur dans un monde où tout le monde paraît savoir se servir de ces outils, et de se sentir peu à peu déclassé.
Elle peut aussi réveiller des questions plus profondes. Qu'est-ce qui nous distingue vraiment d'une machine, et quel sens garde notre travail si un programme peut le faire à notre place ? Ces interrogations peuvent rouvrir des crises existentielles que l'on croyait refermées. Le philosophe Günther Anders parlait déjà, en 1956, de « honte prométhéenne », cette honte d'être moins parfaits que les machines que nous avons nous-mêmes fabriquées. Il me semble que nous y sommes en plein.
Pourquoi elle nous serre autant
L'intelligence artificielle touche plusieurs de nos peurs les plus profondes à la fois. La peur de l'inconnu, d'abord, puisque son fonctionnement reste mystérieux pour la plupart d'entre nous. La peur du changement, ensuite, car nous préférons la stabilité, même inconfortable, à ce que nous ne connaissons pas. S'y ajoutent la peur de perdre le contrôle, avec le sentiment que les choses nous échappent, et celle de l'obsolescence, de ne plus valoir grand-chose.
Ces peurs sont normales, et même utiles dans une certaine mesure, puisqu'elles nous poussent à nous adapter. Elles deviennent un problème lorsqu'elles envahissent les pensées au point de paralyser.
Quand l'inquiétude devient envahissante
Il y a une différence entre une préoccupation légitime et une anxiété qui prend toute la place. Quelques signes peuvent alerter. Des pensées qui reviennent sans cesse sur le sujet, un sommeil qui se dégrade, un évitement complet de tout ce qui touche à l'intelligence artificielle, ou au contraire une consommation compulsive d'articles et de vidéos qui ne rassure jamais. Quand le travail ou les relations commencent à en pâtir, il est temps de s'y arrêter.
Retrouver un peu d'équilibre
S'informer autrement est souvent un premier pas, en délaissant les titres alarmistes pour des analyses plus nuancées, qui rappellent aussi les limites de ces outils. Ils ne comprennent pas ce qu'ils écrivent comme nous le comprenons, ils ne ressentent rien, et ils ne nouent aucun lien.
Il peut aussi être utile de faire l'inventaire de ce qui, dans votre métier, tient à vous. L'attention aux autres, le jugement, la créativité, la capacité à inspirer confiance ne s'automatisent pas si facilement. Prendre conscience de sa valeur, en travaillant au besoin sur son estime de soi, aide alors à regarder l'avenir avec moins d'effroi.
L'anxiété se nourrit volontiers de la passivité. S'essayer à ces outils, se former un peu, poser des questions, rend la nouveauté plus familière. Et ce qui est familier fait moins peur. Enfin, les techniques de gestion des émotions et la méditation de pleine conscience aident à revenir au présent, plutôt que de se projeter sans fin dans des scénarios catastrophes.
Quand en parler à un psychologue
Si cette inquiétude pèse sur votre sommeil, vos relations ou votre travail, il est judicieux d'en parler à un psychologue, et rien n'oblige à attendre d'en être là. En séance, on cherche ce que cette peur vient toucher, ce qu'elle réveille parfois d'une histoire plus ancienne, et la manière de retrouver un peu de prise sur ce qui vous arrive.
Les machines savent désormais écrire, dessiner et répondre à nos questions, mais elles ne s'inquiètent pour personne. Tournée vers les autres, cette inquiétude qui nous serre porte un autre nom, l'attention, et c'est peut-être là que se loge ce qu'aucune machine ne remplacera.
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